Blossom – Eska

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Je suis sortie de l’université pleine d’espoir pour l’avenir de la pharmacie à venir. J’avais l’énergie et la passion pour m’investir dans tous les projets qui se présentaient à moi. S’occuper de tous les étudiants en pharmacie, les uns à la suite des autres, des projets et des stages cliniques en même temps? Ouvrir un service de pharmacie là où le rôle même du pharmacien et les attentes ne sont même pas encore définies? Aucun problème. Bring it on!

J’avais plein de projets. Il y en a même que j’ai laissé glisser entre d’autres mains, sous les sages recommandations des autres pharmaciens qui m’entourent, histoire de laisser cette flamme d’espoir teintée d’ambition briller un peu plus longtemps. Puis, peu à peu, je me suis butée à des obstacles qui me semblaient plus hauts que ma capacité à les surmonter : les objectifs ministériels, les directions douteuses de mes supérieurs, la boue administrative dans laquelle mon petit centre hospitalier s’était fait ensevelir. Le temps. Le manque d’investissement de mon centre hospitalier et le manque de vision du gouvernement. Dans cette morosité, je me suis, moi aussi, laissée lentement ensevelir dans le quotidien.

Se perdre dans le quotidien de mes patients.

Jour après jour, patient après patient, question après question, cas complexe sur cas complexe… Tous les jours, les problèmes étaient différents, mes recommandations et mes interventions étaient au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. Mais est-ce que je faisais vraiment une différence? Sauver un patient à la fois, économiser quelques médicaments par mois, n’est-ce pas là un projet beaucoup trop lent pour faire des changements significatifs pour la société? Je me battais pour quoi, au juste?

Est-ce que ça vaut encore la peine de se poser la question?
Et puis… ce jour-là…

Call you after shower?

Question innocente, soudaine, inattendue.  
Rencontre imprévue. Impromptue.
Improbable.

Ce jour-là, il m’avait demandé la permission pour me parler. Ce jour-là, on était séparés par 6h de route et une frontière, par la fatigue d’une trop longue journée.
Ce jour-là, dans mon monde où le temps passe beaucoup trop rapidement pour qu’on prenne le temps de s’arrêter et de réfléchir pour une vision à long terme, dans mon monde où je n’avais rien d’autre pour me définir que ma profession, il s’est introduit, doucement, lentement. Il s’est avancé, prudemment, mot à mot, pas à pas… comme s’il voulait s’assurer que je ne parte pas à courir s’il venait trop abruptement.

Il avait ouvert les rideaux pour me laisser entrevoir son univers. Dans sa confiance tranquille qui lui est tellement caractéristique, il m’avait partagé ses espoirs pour les étudiants qu’il supervisait, les obstacles qu’il rencontrait. Il m’avait partagé sa passion, ses rêves, ses objectifs. Il s’était enquis des miens.

On vient de deux mondes complètement différents, qui ne se croiseront jamais.  Il crée, développe, cherche à atteindre les étoiles.  Moi, je m’enterre dans les dossiers les plus lourds de médicaments que je peux trouver, quand je ne suis pas terrée dans les catacombes de l’hôpital.  Mais pourtant… j’avais l’impression qu’on pouvait se comprendre.  Justement, parce que nos mondes ne se croisaient pas, c’était là tout l’intérêt de les partager, de faire entrer un regard complètement naïf sur mon monde qui commençait à prendre de sérieuses teintes de gris, blessé et saigné à blanc par les réformes irrationnelles de notre cher ministre de la santé.

Ce jour-là, sans le savoir, il m’a fait redécouvrir les racines de mon amour pour la pharmacie.

 

Combien de fois avez-vous pris le temps de vous arrêter, un moment, pour se questionner sur ce que vous accomplissez à tous les jours. Vous souvenez-vous encore des objectifs qui vous amenaient à vous dépasser quand vous avez commencé votre profession?

Il n’y a rien de mal à accomplir notre travail au jour le jour. Pour un mur, chaque brique qu’on dépose ou qu’on omet est importante. Mais si on est pour construire ce mur gigantesque en guise de chef-d’oeuvre, ne vaut-il pas la peine de s’assurer qu’on le construit encore dans la bonne direction?
On aurait pu évoluer parallèlement, sans jamais se rencontrer. On aurait continué à travailler pour atteindre de nouveaux sommets et abattre de nouveaux objectifs, on aurait continué à prendre soin de nos familles respectives et à vaquer à nos occupations quotidiennes.  

Mais… nous nous sommes rencontrés.

Nos mondes ne se sont pas fusionnés. Nous continuons d’évoluer parallèlement, dans nos deux univers étrangers, mais… le partage de nos mondes respectifs, de nos points de vue différents m’aide à grandir et me réjouit.

Des fois, ça prend un autre rayon de lumière pour qu’on trouve le printemps.

Une rencontre.

Épanouissement.

Eska

P.S. – J’ai fait fi de ce que j’ai trouvé en déterrant les racines de ma passion pour la pharmacie… mais j’aurai tout le temps de m’y attarder éventuellement.

Écrit à partir du prompt : Roots
Version de Snake ici

Le bon moment

« – Ça fait quelques mois que vous renouvellez votre Ventolin de manière régulière…  Avez-vous déjà pensé à arrêter de fumer?  On s’en était parlé la dernière fois, mais…

– Pas aujourd’hui…  Je vis des choses difficiles en ce moment.  Quand ça va se calmer, je vais revenir vous voir, ne vous inquiétez pas. »

…C’est quand, au juste, le bon moment?

C’est tellement difficile de débuter quelque chose, de se mettre en mouvement.  On contemple l’idée de l’objectif, on lui lance des regards furtifs, puis on essaie d’imaginer les multiples étapes pour s’y rendre… et on repousse le processus à demain.  On attend un signe, une date, un événement… n’importe quoi pour nous dire que c’est le bon moment.

Et ce signe, il ne vient jamais.  (Ou encore, l’univers se tue à nous donner des signes à bout de bras, et on s’efforce de les ignorer…  pauvre univers…)

 

Ça m’a pris plusieurs mois avant de me remettre à écrire.  Mon prétexte me semblait suffisant pour arrêter au moment où j’ai déposé mon projet sur la glace (mon portable est décédé).  Durant ce temps, j’ai caressé le projet de me débuter un nouveau projet d’envergure, un nouveau blogue où je pourrais entraîner ma plume sans entacher la réputation d’un autre blogue…  J’ai retourné dans mes pensées les différents formats, les sujets, les personnes que je voulais atteindre avec mes mots…  des idées qui ne verront jamais la lumière ni même l’ombre d’une réalité.

Écrire et publier ses mots, c’est offrir une nouvelle réalité aux idées éparses qui se bousculent dans mon esprit embrumé de sommeil…  c’est envoyer une jeune idée encore chambranlante rencontrer un esprit accompli de l’autre côté de l’écran.

Une rencontre inespérée de deux esprits complètement détachés, par l’intermédiaire d’un texte anodin.

 

Pour qu’une rencontre obtienne un résultat intéressant, le moment de la rencontre est d’une importance capitale.  Le premier doit être suffisamment épanoui pour que son idée fleurisse clairement.  Le deuxième doit être attentif et vulnérable à ces mots.  Il doit être à un moment dans sa vie où il a besoin d’un tel concept pour concevoir changer de cap.  Si le texte vient un peu trop tôt, il manquera l’intérêt de son lecteur, qui n’a pas encore le vécu nécessaire pour pouvoir l’apprécier et l’intégrer à ses pensées personnelles.  Si le texte vient trop tard, les décisions ont déjà été prises et leurs répercussions son déjà en marche.

 

Quelles sont les chances de publier un écrit au moment exact où une personne est prête à le recevoir?  Quelles sont les chances que ces quelques lignes lancées à l’improviste aient des répercussions notables sur des personnes que je ne connais même pas?

Quelles sont les chances que ce texte sombre dans l’oubli, qu’aucun oeil ne parcourt ces lignes?

 

Le bon moment, il n’existe peut-être pas.

Dans ce cas… pourquoi attendre?

 

 

Eska

Inspiration trouvée selon le prompt : Timely 

Texte écrit au milieu de la nuit, les doigts bercés par le rythme envoûtant d’une interprétation au piano de Something Just Like This (Coldplay and The Chainsmokers)